Dialogue. Les vérités d’Edem Kodjo dans deux grandes interviews

21 octobre 2016 à Radio Okapi, 20 octobre au journal électronique  «Le Monde-Afrique», les premières interviews du facilitateur Edem Kodjo accordées à ces deux médias sont une mine d’informations pour tout observateur avisé de la scène politique congolaise, mais surtout pour tout commentateur intéressé de l’enjeu déterminant qu’est le Dialogue politique national et inclusif clôturé le 18 octobre dernier. A propos précisément de l’inclusivité interprétée dans le sens de la participation des acteurs politiques et sociaux de la plateforme «Rassemblement» à ces assises, principalement Etienne Tshisekedi, Edem Kodjo est suffisamment explicite. A Radio Okapi, il déclare : «Il y a eu beaucoup d’embuches et quelques surprises désagréables. Par exemple, nous avions des rapports avec l’UDPS qui se sont traduits par des accords qui ont été signés pour réglementer le dialogue depuis le comité préparatoire jusqu’à la fin du dialogue. Alors, quelle n’a pas été notre surprise, après avoir subi des critiques d’autres partis de l’opposition qui pensaient que nous étions seulement avec l’UDPS. Rappelez-vous que dans ce pays, nous avons été pointés du doigt pour avoir eu l’UDPS comme point de mire et de référence. Quelle n’a pas été notre surprise un jour de recevoir une lettre de récusation pure et simple pour des motifs qui n’ont jamais été éclaircis, mais que nous connaissons bien. Aujourd’hui, c’est clair qu’à partir de Genval, on ne voulait plus de négociations, on voulait plutôt utiliser d’autres méthodes. Donc, ça été l’une de nos plus grosses déceptions». Au journal électronique « Le Monde », il constate avec dépit : «Délégation sur délégation se sont présentées au domicile de M. Tshisekedi quand il est revenu à Kinshasa. En Europe, beaucoup de délégations l’ont vu. En réalité, ce monsieur a changé d’optique depuis qu’il s’est vu intronisé grand chef de l’opposition du conseil des sages [du Rassemblement]. A partir de là, la stratégie n’était pas de négocier, mais plutôt d’imposer une dont les conséquences funestes ont été ce qui s’est passé dans le pays le 19 septembre». Et de trancher: «La communauté internationale doit se rendre à l’évidence : elle a échoué dans la tentative de ramener M. Tshisekedi au dialogue». Ces deux interviews feront date…

 

Edem Kodjo à Radio Okapi : «Aujourd’hui, c’est clair qu’à partir de Genval, on ne voulait plus de négociations, on voulait plutôt utiliser d’autres méthodes…»

Titre original : « Edem Kodjo : ‘Je ne compte pas déployer des efforts particuliers pour contraindre qui que ce soit à adhérer à l’accord’»

Invité de Radio Okapi, Edem Kodjo affirme avoir accompli la mission lui confier par l’Union africaine (UA) pour l’organisation du dialogue politique, dont il était le facilitateur.

Edem Kodjo : En réalité je dois dire que la mission me confier par l’Union africaine a été accomplie. J’étais venu ici pour résoudre tous les problèmes liés au processus électoral. Il fallait probablement le consentement de tous. Un vrai consensus pour arriver à quelque chose de durable. Mais, nous nous sommes rendus compte que c’était devenu impossible, parce que quel que soit les interventions des Nations unies, de l’Union africaine, de la société civile et même de la CENCO, une frange de l’opposition ne voulait absolument pas venir au dialogue. Mais nous avons travaillé sur base de revendications que cette frange a toujours avancé.

Radio Okapi : Au nombre d’embuches rencontrées tout au long de la facilitation, lesquelles vous ont le plus fascinées, fatiguées et énervées ?

Edem Kodjo : Il y a eu beaucoup d’embuches et quelques surprises désagréables. Par exemple, nous avions des rapports avec l’UDPS qui se sont traduits par des accords qui ont été signés pour réglementer le dialogue depuis le comité préparatoire jusqu’à la fin du dialogue. Alors, quelle n’a pas été notre surprise, après avoir subi des critiques d’autres partis de l’opposition qui pensaient que nous étions seulement avec l’UDPS. Rappelez-vous que dans ce pays, nous avons été pointés du doigt pour avoir eu l’UDPS comme point de mire et de référence. Quelle n’a pas été notre surprise un jour de recevoir une lettre de récusation pure et simple pour des motifs qui n’ont jamais été éclaircis, mais que nous connaissons bien. Aujourd’hui, c’est clair qu’à partir de Genval, on ne voulait plus de négociations, on voulait plutôt utiliser d’autres méthodes. Donc, ça été l’une de nos plus grosses déceptions.

Radio Okapi : Les travaux du dialogue ont abouti à un accord politique. Mais vous avez dit que cet accord reste ouvert à ceux qui n’ont pas participé à ce forum. Si en deux mois vous n’arrivez pas à les convaincre de se joindre à vous, comment comptez-vous les faire adhérer à cet accord qu’ils rejettent ?

Edem Kodjo : Je ne compte pas déployer des efforts particuliers  pour contraindre qui que ce soit à adhérer à l’accord, sans un acte de volonté à ceux qui voudront. S’ils le rejettent déjà je ne sais pas sur quelle base cet accord est rejeté et qu’est-ce qui est proposé en face. Je n’ai rien vu comme propositions cohérentes pour constituer une solution de rechange. Donc, l’accord est ouvert comme on l’a voulu. Ceux qui voudront adhérer le font et ceux qui ne veulent pas n’y adhèrent pas.

Radio Okapi : Le draft que vous aviez proposé auparavant semblait potable et appréciable, selon une certaine opinion par rapport à l’accord lui-même qui a été signé. Le projet proposait une période de transition ou intérimaire. Le Premier ministre du gouvernement de large union nationale ne devait pas se présenter aux prochaines élections. On n’a plus retrouvé ce texte. Comment expliquer cela ?

Edem Kodjo : Le Premier ministre devait démissionner trois mois en avance, parce que ça nous paraissait comme quelque chose de normal. De ce point de vue, cela garantissait dans le déroulement politique, une certaine équité. Mais, c’est un accord entre Congolais. Si les Congolais décident autrement, qu’est-ce que vous allez faire. Ils ont pensé que ce n’était pas nécessaire que le Premier ministre démissionne trois mois avant et pourrait se présenter aux élections comme tout le monde. Nous avons fait comme ils veulent.

Radio Okapi : Etes-vous assuré que cet accord sera appliqué ?

Edem Kodjo : Je vous répondrai que je n’en sais rien. Ce que je sais ce que nous avons de commun accord signé cet accord. Si une partie décide de ne pas le respecter, elle prendra ses responsabilités devant l’histoire et tout le monde verra qui a respecté et qui ne l’a pas fait. Il y a un comité de suivi qu’on a voulu national au lieu de l’internationaliser. On a quand même marqué dans une phrase que l’Union africaine et d’autres institutions internationales pourront de temps en temps envoyer les délégations  pour vérifier la façon dont  l’accord est respecté. Tout cela est clair pour nous.

Radio Okapi : Que pensez-vous de l’idée selon laquelle il faut organiser un deuxième dialogue plus inclusif ?

Edem Kodjo : Vous avez entendu le commissaire de l’Union africaine lorsqu’il parlait de cette affaire. Il n’a laissait aucune porte ouverte à un second dialogue. Et donc, je ne peux que lui emboiter les pas pour dire que le nouveau dialogue va réunir qui ? Moi je pense qu’avec le commissaire de l’Union africaine, nous allons commencer à travailler sur l’accord qui vient d’être fait, essayer de le mettre en application et exhorter les uns et les autres à l’appliquer. 

 

Edem Kodjo au journal «Le Monde» : «La communauté internationale doit se rendre à l’évidence : elle a échoué dans la tentative de ramener M. Tshisekedi au dialogue»

Titre original « Accord politique en RDC : Edem Kodjo défend son ‘dialogue’ envers et contre tout »

Entretien avec l’ancien premier ministre togolais, nommé « facilitateur » du dialogue national congolais par l’Union africaine. Propos recueillis par Habibou Bangré (contributrice Le Monde Afrique, Kinshasa) LE MONDE Le 20.10.2016 à 18h13 • Mis à jour le 20.10.2016 à 19h12

En République démocratique du Congo (RDC), le dialogue de sortie de crise débuté le 1er septembre devait durer quinze jours. Il s’est finalement achevé mardi 18 octobre à l’issue d’échanges souvent tendus et ses conclusions sont contestées. L’accord politique signé entre la majorité présidentielle et une frange de l’opposition et de la société civile prévoit notamment que le président Joseph Kabila, dont le deuxième et dernier mandat s’achève le 19 décembre, reste en place jusqu’à l’élection d’un nouveau chef de l’Etat. Ce qui, d’après l’accord, ne devrait pas intervenir avant 2018. Après avoir boycotté ce dialogue initié par le pouvoir, le Rassemblement, une plateforme de l’opposition emmenée par Etienne Tshisekedi, chef de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), en rejette totalement les conclusions. Après les manifestations des 19 et 20 septembre réprimées dans le sang et une journée « ville morte » très suivie à Kinshasa mercredi, le Rassemblement entend faire monter la pression pour que la Constitution soit respectée et que Joseph Kabila quitte le pouvoir le 20 décembre. L’ex-premier ministre togolais Edem Kodjo, désigné « facilitateur » du dialogue par l’Union africaine (UA), revient sur ces semaines de pourparlers.

 

Le Monde-Afrique : Il y a eu beaucoup de tentatives pour essayer de rallier l’UDPS au dialogue, sans succès. Est-ce qu’avec cet accord vous n’avez pas à moitié échoué dans votre mission ?

Edem Kodjo : Délégation sur délégation se sont présentées au domicile de M. Tshisekedi quand il est revenu à Kinshasa. En Europe, beaucoup de délégations l’ont vu. En réalité, ce monsieur a changé d’optique depuis qu’il s’est vu intronisé grand chef de l’opposition du conseil des sages [du Rassemblement]. A partir de là, la stratégie n’était pas de négocier, mais plutôt d’imposer une loi dont les conséquences funestes ont été ce qui s’est passé dans le pays le 19 septembre.

Le Monde-Afrique : Vous estimez donc qu’il s’agit d’un bon accord ?

Edem Kodjo : J’ai le sentiment d’avoir réussi, et ceux qui m’ont confié cette mission sont tout à fait satisfaits. La possibilité d’adhésion à l’accord est prévue très clairement et permettra plus tard, peut-être, aux uns et aux autres de s’y rallier et même d’y préciser certaines de leurs positions. Ce qui a été fait est un socle sur lequel tout doit être désormais construit dans ce pays.

Le Monde-Afrique : Selon Human Rights Watch, cet accord donne de « maigres espoirs d’apaiser les tensions dans le pays »…

Edem Kodjo : Evidemment, ils ne peuvent pas être satisfaits totalement de l’accord tant qu’un certain nombre de partis politiques de l’opposition n’y sont pas. Maigre ou pas maigre, le résultat est là. On verra bien ce que ça donnera.

Le Monde-Afrique : Certains plaident pour un autre dialogue, plus inclusif. Est-ce que cela vous semble judicieux ?

Edem Kodjo : Je n’y crois pas du tout. Pour l’heure, il n’est pas question d’un autre dialogue. Nous avons un dialogue dont les résultats sont là. Nous allons tout faire pour que cet accord soit clairement et complètement appliqué. Si chemin faisant, il y a des problèmes nouveaux d’une extrême gravité, à ce moment on va bien voir ce qu’il faut faire.

Le Monde-Afrique : Certains craignent que l’accord ne borde pas assez le sort de Joseph Kabila, qu’il pourrait se représenter après la transition alors que la Constitution le lui interdit. Est-ce que l’accord aurait pu être plus précis sur ce point ?

Edem Kodjo : Peut-être, mais ce qui est déjà écrit est beaucoup : le président Kabila est maintenu en fonction jusqu’à ce qu’un autre président soit élu. Bien évidemment, on peut toujours ergoter sur la possibilité qui sera offerte à X, Y ou Z de se présenter, mais le respect scrupuleux de la Constitution a été rappelé, et ne permet pas un troisième mandat ! Donc la période de transition n’est pas une période qui va permettre de faire fi de la Constitution et de ses dispositions fondamentales. Je crois que tel que libellé, sans tambours ni trompettes, cet accord borde intelligemment les choses.

Le Monde-Afrique : Pensez-vous qu’il aurait été souhaitable que le président dise qu’il ne sera pas candidat ?

Edem Kodjo : C’est possible. J’ai rencontré un diplomate américain qui s’occupe des Grands-Lacs. A chaque entretien, il me pose toujours cette question, et d’autres diplomates et personnalités aussi. Dans la démarche de M. Kabila, on ne voit pas nettement ce qui pourrait pousser à croire qu’il veut forcément être candidat à nouveau.

Le Monde-Afrique : Les Etats-Unis ont pris des sanctions, la Belgique aussi, l’Union européenne menace d’en prendre. Est-ce mettre de l’huile sur le feu ?

Edem Kodjo : La communauté internationale doit se rendre à l’évidence : elle a échoué dans la tentative de ramener M. Tshisekedi au dialogue. S’agissant des questions des droits de l’homme, s’il y a des sanctions qui sont prises, elles sont peut-être justifiées, je n’en sais rien. Mais pour ce qui concerne le processus électoral, se borner à exercer des pressions et agir par sanction ne suffit pas. Cela a même quelque chose d’exaspérant. Les gens finissent par se dire : «Nous sommes quand même des hommes, avec notre dignité et notre indépendance.»

Le Monde-Afrique : Vous avez été envoyé spécial de l’UA ou de l’Organisation internationale de la francophonie à Madagascar, au Sénégal, au Burkina Faso ou au Burundi. Qu’avez-vous retiré de ces expériences pour gérer la crise congolaise ?

Edem Kodjo : Une médiation n’est jamais aisée. Il faut beaucoup de patience et de ténacité pour ne pas jeter l’éponge.

Le Monde-Afrique : Y avez-vous songé ?

Edem Kodjo : Réellement, non. J’ai été parfois découragé, parfois déstabilisé, notamment par la récusation de M. Tshisekedi. Cela m’a profondément blessé. On ne peut pas venir dire devant 400.000 personnes que je suis un «traître», un «kabiliste», que je suis «partial». C’est inadmissible. Je ne l’ai pas digéré, je le confesse humblement. J’ai fait en Afrique tout ce que je pouvais faire. Alors je n’admets pas qu’on remette tout ça en cause par des affirmations gratuites, injustifiées et inacceptables.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s