In memoriam. Ode et éloges funèbres à un grand commis de l’Etat : Jacques Mbadu Situ…

(Henri Mova Sakanyi à l’occasion de la mort de Jacques Mbadu, gouverneur de la province du Kongo Central)

 

Quelqu’un venait de décréter la mort de la mort. Il a suscité tellement d’espoir que la nouvelle est restée coincée dans la poussière des bibliothèques, tant elle ne devrait restée l’apanage de ceux qui lisent et des initiés de la biotechnologie et de la nanotechnologie avec les perspectives qu’elles ouvrent. Le docteur Laurent Alexandre pense qu’une révolution est en cours, la révolution de la vie ou comment la biotechnologie va bouleverser l’humanité. Pour lui, la génomique et les thérapies génétiques, les cellules souches, la nano-médecine, les nanotechnologies réparatrices, l’hybridation entre l’homme et la machine sont autant de technologies qui vont bouleverser en quelques générations tous nos rapports au monde. De l’homme réparé à l’homme augmenté, il n’y a qu’un pas qui sera inévitablement franchi.

 

Mais en attendant la mort de la mort, c’est elle qui fait encore des dégâts parmi nous. En attendant qu’elle décède, elle est encore toute puissance, car elle vient de frapper une fois encore. Terrassant l’un de nôtre, nous convoquant par la même occasion au rassemblement dans un cortège de pleurs, de larmes, de cris, de douleurs, de tristesse, d’affliction, d’amertume, de contrition, d’éplorement, de peines…, elle nous somme de nous réunir autour d’un de nôtres, affalé, gisant dans une caisse sans rouspéter, malgré les sirènes stridentes qui annoncent le deuil.

C’est finalement le Président de la République qui a raison, lorsque dernièrement il nous rappelait cette implacable vérité : «Comme quoi, disait-il, nous ne sommes que des hommes, c’est-à-dire des êtres fragiles, frêles créatures, prêtes à s’effilocher comme une paille sèche qui, en un instant, disparaît de la terre quand la mort vient à frapper. Prenez donc soin de vous», nous conseillait-il avec profonde sagacité.

La mort, encore elle, vient nous rappeler la condition humaine : la finitude de notre existence. Mais, elle a beau nous côtoyer, elle a beau être si présente partout, quand elle frappe, nous semblons en découvrir le caractère cruel. On a beau savoir qu’elle est irréfragable, irrémédiable, inéluctable, elle nous surprend toujours par la virulence et l’insolence avec lesquelles, elle fait intrusion dans nos vies. S’il ne s’agissait que d’interférence, on se serait consolés. C’est un terme qu’elle vient mettre à la vie, car elle est cessation de vie.

Le dictionnaire définit le verbe mourir en termes de cesser de vivre, cesser d’exister, perdre la vie. Lorsqu’on entend quelqu’un dire qu’il est mort, ce qu’il le dit au figuré. Au propre, la chose ne se conçoit guère à moins que quelqu’un le dise d’autrui ; car mourir c’est se taire à jamais. La mort est si abominable qu’elle donne l’impression d’empêcher notre éternité. Si elle arrête la vie, est-ce elle qui est éternelle ?

A l’inverse, pouvons-nous espérer que la vie mette un jour fin à la mort ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi cette asymétrie : la mort met fin à la vie, mais nous ne pensons jamais exprimer un cas de vie qui mettrait fin à la mort.

On a beau dire «mort où est ta victoire ?», elle semble toujours remporter la palme. Accordons-lui son succès apparent, sa victoire supposée. Mais, interrogeons-nous quand même sur un aspect : dans quel ordre faudra-t-il mourir ? Parce que tout semble incompréhensible, le sort de l’homme est scellé par ce monstre hideux qui se donne des droits immérités sur la vie qui s’est constituée sans elle. En tout état de cause, aucune mort n’est belle pour que l’humain l’implore. Le suicidaire règle une autre question, pas celle de l’amour de la mort. On ose dire mourir de sa belle mort, mais on avoue qu’aucune mort n’est belle. Car la mort est d’une laideur repoussante. Elle est potentate. On ne réussit qu’à en retarder ou en repousser l’occurrence. Mais à la fin, elle emporte toujours toute la mise.

Comme le poète, ne pourrions-nous jamais jeter l’ancre un seul jour sur l’océan des âges ? Toujours poussés vers de nouveaux rivages dans la nuit éternelle, emportés sans retour, … Ne pourrions-nous pas trouver un détour ? La contourner pour que Dieu fasse passer la coupe de nos lèvres ?

Bossuet écrivait dans le Sermon sur la mort : «C’est une étrange faiblesse de l’esprit humain que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu’elle se mette en vue de tous côtés, et en mille formes diverses. On n’entend dans les funérailles que de paroles d’étonnement de ce qu’un mortel est mort. Chacun rappelle à son souvenir depuis quel temps il lui a parlé, et de quoi le défunt l’a entretenu, et tout d’un coup il est mort. Voilà, dit-on, ce que c’est que l’homme ! Et celui qui le dit, c’est un homme, et cet homme ne s’applique rien, oublieux de sa destinée ! Ou s’il passe dans son esprit quelque désir volage de s’y préparer, il dissipe bientôt ces noires idées ; et je puis dire, messieurs, que ces mortels n’ont pas moins de soin d’ensevelir les pensées de la mort que d’enterrer les morts mêmes».

Si la mort suscite autant d’émoi, ce que nous n’acceptons pas qu’elle soit dans notre nature. Si elle est étrangère, d’où vient-elle pour déranger notre quiétude ? Si elle est si attachée à l’homme, pourquoi provoque-t-elle tant de tristesse ? Si la vie sur terre ne valait rien, pourquoi le départ vers l’au-delà nous met-il sens dessus-dessous ? Qu’un mortel meurt, c’aurait été la chose la plus logique. Mais nous pleurons parce que nous nous savons éternels. La mort est comme un virus qui corrompt nos cellules au point d’entraver l’élan vers un mieux-être, un plus-être, un ailleurs meilleur. Même le Christ pleura. La mort, quel culot. Elle provoque une angoisse suffocante, toute notre vie durant. Rien qu’à penser, on arrête de penser, car l’émoi qu’elle suscite est d’une brutalité désarmante.

Elle est comme la mathématique : incompréhensible pour plusieurs, plus par peur que par insuffisance cognitive. On la côtoie, mais on la craint au point de ne point la comprendre totalement.

Alors que nous sommes le pays de l’os d’Ishango. Nous devrions penser en mathématiques pour asseoir nos convictions et nos certitudes même sur la cruelle réalité de la mort. Si elle est asymptote, ce qu’on la conçoit en tant que droite à une courbe, de sorte que lorsque l’abscisse ou l’ordonnée tend vers l’infini, la distance de la courbe tend vers 0.

Elle pose des limites à la vie sans toutefois nous faire oublier que la vie vient de moins l’infini et tend vers plus l’infini. En arithmétique, la mort soustrait sans additionner, divise sans multiplier. Elle ne résiste à aucun raisonnement logique. Elle prolifère en nombres irrationnels. Ses structures ne répondent à aucune géométrie connue. Sa trigonométrie ne nomme ni les côtés du triangle, ni ne permet de relier les fonctions de cosinus, sinus et tangente.

Elle est à géométrie variable, car elle nous impose l’horizontalité alors que la verticalité a été notre lot pour avoir vécu en station debout. Elle enfouit sous terre ce qui a été à la surface. Elle transforme le carré en sphère, la droite en ellipse, la linéarité en rotondité, elle fait fléchir ce qui était droit. Son algèbre demeure à plusieurs inconnues. Sa logique est tout simplement illogique, car personne n’en saisit ni la pertinence ni la raison, encore moins la passion. Elle est tueuse. Ses logarithmes sont aussi normaux, car la puissance à laquelle on élève un nombre fait que plus on est nombreux plus la mort est fréquente. En effet, l’échantillon étant élevé, la probabilité de l’occurrence augmente.  Plus l’horizon de l’homme s’élargit, plus les contacts avec la mort se multiplient. Sa probabilité est de plus élevée, car elle relève de la certitude et éloigne le doute même méthodique lorsqu’elle veut frapper.

Comme le dit un adage bien africain : «La mort est un vêtement que tout le monde portera».

Fatalisme et défaitisme, aveu d’impuissance devant l’ennemi implacable… Alors disons comme Jean Jaurès : «Le courage, c’est de comprendre sa propre vie… Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille… Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel».

Comme Léonard de Vinci, disons : «Comme une journée remplie nous donne un bon sommeil, une vie vécue mène à une vie paisible».

 

Il se garda ainsi de souiller la mémoire de Kimpa Vita et celle de Simon Kimbangu

La vie de Mbadu aura été remplie de bonnes œuvres au service de la communauté. De lui, on pourrait parler en des termes élogieux comme ceux tirés de l’Oraison funèbre prononcée par Périclès telle que Thucydide en rend compte : «La plupart de ceux qui avant moi ont pris la parole, ont fait un mérite au législateur d’avoir ajouté aux funérailles prévues par la loi l’oraison funèbre en l’honneur des guerriers morts à la guerre. Pour moi, j’eusse volontiers pensé qu’à des hommes dont la vaillance s’est manifestée par des faits, il suffisait que fussent rendus, par des faits également, des honneurs tels ceux que la république leur a accordés sous vos yeux ; et que les vertus de tant de guerriers ne dussent pas être exposées, par l’habilité plus ou moins grande d’un orateur à trouver plus ou moins de créance. Il est difficile en effet de parler comme il convient, dans une circonstance où la vérité est si difficile à établir dans les esprits. L’auditeur informé et bienveillant est tenté de croire que l’éloge est insuffisant, étant donné ce qu’il désire et ce qu’il sait ; celui qui n’a pas d’expérience sera tenté de croire, poussé par l’envie, qu’il y a de l’exagération dans ce qui dépasse sa propre nature. Les louanges adressées à d’autres ne sont supportables que dans la mesure où l’on estime soi-même susceptible d’accomplir les mêmes actions. Ce qui nous dépasse excite l’envie et en outre la méfiance. Mais puisque nos ancêtres ont jugé excellente cette coutume, je dois, moi aussi, m’y soumettre et tâcher de satisfaire de mon mieux au désir et au sentiment de chacun de vous»

La grande Territoriale pleure aujourd’hui l’un de ses hauts cadres, en la personne du Gouverneur Jacques MBADU NSITU di MAVUNGU, décédé le jeudi 19 juillet 2018. C’est le deuxième Gouverneur de province qui nous quitte en plein exercice de ses fonctions, depuis le début de la Troisième République, après Louis KOYAGIALO NGBASE TE GERENGBO.

Le Gouverneur Jacques Mbadu n’aura donc pas eu l’occasion de déposer sa candidature dans le fief de Boma qui lui était si cher.

Il était parti de Boma la veille et, à son arrivée à Kinshasa, il avait fait parvenir au Ministère du courrier faisant état de son désir de se rendre à l’étranger, aux fins de procéder à un contrôle médical de routine et de rendre visite à ses enfants.

Le destin en a décidé autrement, ce géant de la vie politique congolaise s’en est allé, littéralement foudroyé en une matinée. Dans sa province, on l’appelait affectueusement le «LOURD», jouant ainsi sur son poids physique et sa valence politique et sociale.

Après avoir évolué dans le secteur si délicat de la gestion des entreprises et des affaires, le Gouverneur Mbadu s’est investi à plein et de tout son poids dans l’arène politique, avec une foi inébranlable en lui-même et un engagement à toute épreuve. Ce qui lui a permis de se faire élire, d’abord comme Sénateur en 2007, puis Député national en 2011 et enfin en qualité de Gouverneur de province en 2012.

Lors de son premier passage au Gouvernorat de la province du Bas-Congo, entre octobre 2006 et janvier 2007, il fait face à la résurgence du mouvement insurrectionnel Bundu dia Kongo. Contrairement aux attitudes ambiguës de certains autres acteurs sociaux et politiques, il a fait montre d’un discernement exemplaire en refusant toute accointance opportuniste avec ce mouvement rétrograde et iconoclaste. Il se garda ainsi de souiller la mémoire de Kimpa Vita et celle de Simon Kimbangu en avalisant des thèses obscurantistes, qui se révéleront plus tard fort désastreuses pour la province.

Il tenait à marquer l’histoire de notre pays en bâtissant la grandeur de la province du Kongo Central. Le nouveau bâtiment abritant les bureaux du Gouvernorat ainsi que la coquette résidence du Président de la République, sont entrés dans le patrimoine de la ville de Matadi et font la fierté de ses habitants.

Il n’était ni têtu, ni obstiné, mais toujours déterminé, comme il l’attestera encore dans le premier trimestre de cette année, lorsqu’il s’est engagé dans la finalisation des travaux de construction du stade Lumumba. Malgré des voix discordantes et malgré les incantations des uns et des autres, il est resté aligné sur la vision du Chef de l’Etat, une vision de grandeur et de modernité. Les générations présentes et futures s’étonneront des levées de boucliers qu’il aura subies et salueront sa perspicacité.

Son horizon politique n’aura jamais été un horizon à court terme. Il regardait loin et il voyait loin. D’où d’ailleurs, son ouverture aux provinces voisines d’Angola qui entourent le Kongo Central.

Il a marqué la présence de la République Démocratique du Congo lors de la célébration du premier anniversaire de l’admission de la ville de Mbanza-Kongo, Province angolaise do Zaïre, au statut du patrimoine mondial de l’humanité, par l’UNESCO.

Et le 12 juillet dernier, il avait vite fait de dépêcher son Ministre Provincial en charge de l’Administration Provinciale, à la cérémonie d’inauguration du poste frontalier de Kimbata, jouxtant la province angolaise de MAQUELA DO ZOMBO.

Autant il se déployait ainsi pour assurer de bonnes relations avec nos voisins, autant il s’investissait à fonds pour la matérialisation de la décentralisation au bénéfice des provinces. À la conférence des Gouverneurs à Kananga, à Lubumbashi ou à Goma, il était toujours au four et au moulin pour compulser les mesures économiques et proposer des voies de sortie en matière de rétrocession et de transfert de compétences aux provinces. Il s’illustrait toujours à travers un art consommé de documentation, qui alimente les commissions en références utiles.

Lorsque la crise a atteint les ressources financières, que le cours du franc congolais s’est sensiblement déprécié et que les rétrocessions en ont subi un mauvais coup, il a dû aussi prendre à son niveau des mesures douloureuses de compression des personnels politiques et techniques. Ce qui ne pouvait que susciter de la mauvaise humeur à son endroit. Mais il fit malgré tout contre mauvaise fortune, bon cœur et demeura résolu dans sa démarche.

A ceux qui rêvent d’occuper les fonctions de Gouverneur pour les honneurs, l’on devrait rappeler qu’il faut un minimum de vocation pour s’y consacrer, savoir endurer les coups de tous genres, tenir le cap et maintenir le moral.

Le Gouverneur Mbadu, celui que les siens appelaient «LOURD», savait encaisser et il était endurant et toujours prompt à affronter l’adversité. Il s’était ainsi forgé un caractère de battant et de pionnier. Sa force, il la tirait dans sa vie spirituelle. Sa force, il la puisait dans son engagement envers la vision du Président de la République. Son enthousiasme, il l’enracinait dans une culture ne kongo désormais conjuguée avec les ouvertures offertes par la floraison de cultures congolaises.

Le Gouverneur Mbadu s’en va ainsi, en plein exercice, comme un bon soldat sur le champ d’honneur. Au nom du Gouvernement de la République, nous tenons à présenter nos condoléances les plus attristées à sa chère épouse, à ses enfants, à sa famille, à la population de sa province.

Qu’il nous soit permis de présenter nos remerciements à Son Excellence Monsieur le Président de la République, à leurs Excellences Messieurs le Premier Ministre et les membres du Gouvernement, aux Gouverneurs de province et à toutes les personnes qui ont concouru à l’organisation des funérailles dignes pour ce haut cadre de la territoriale.

En communion avec tous ceux qui nous ont déjà précédés, nous lui souhaitons un bon départ, un plein repos au village des ancêtres. Puisse la terre légère l’accueillir dans sa douceur.

Tout compte fait, établissons l’évidence suivante avec Jean d’Ormesson : «Il y a comme quelque chose de plus fort que la mort, c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants».

Professeur Henri Mova Sakanyi

Vice-Premier Ministre, Ministre de l’Intérieur et Sécurité

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