Septième interview exclusive. Joseph Kabila au «Soir»: «Mon successeur aura surtout besoin de dignité»

D’ici trois semaines, des élections présidentielles, législatives et provinciales auront lieu au Congo. Respectant la Constitution (à la surprise générale), Joseph Kabila a décidé de ne pas se représenter, mettant en piste un
«dauphin», Emmanuel Shadary Ramazani. L’heure des bilans a sonné dans une interview au «Soir». Il se prête rarement à l’exercice de l’interview. Pourtant, le président Kabila a accepté de faire le bilan de ses années au pouvoir avec notre collègue Colette Braeckman. En place depuis 2001, Joseph Kabila n’a jamais été prolixe. Ses interventions publiques étaient millimétrées, ses interviews rares, ses silences étaient parfois plus éloquents que ses discours. Mais au moment de quitter le pouvoir après
18 ans de «règne», est venu le temps des bilans, des réflexions et l’un des chefs d’Etat les plus réservés d’Afrique a accepté de baisser la garde. L’entretien de près de deux heures qui nous a été accordé en exclusivité avait été préparé par Albert Yuma, le PDG de la Gecamines, qui avait, lui, décidé de répondre à ce qu’il appelle les «calomnies» visant son entreprise, le principal employeur du pays. Il est certain que celui que ses collaborateurs appellent le «Raïs» (chef en swahili) a suivi et approuvé l’offensive menée par l’ancien «patron des patrons». Tenue saharienne, manches retroussées, poil dru et barbe poivre et sel, Joseph Kabila, qui nous reçoit dans un bureau sans apprêt, a depuis longtemps abandonné son allure de «bon garçon» rasé de près pour un look de «freedom fighter» ou, à 48 ans déjà, de «père de la nation». «Ce n’est pas un look, précise-t-il d’emblée, cela traduit plutôt un état d’esprit.»  Il constate : «Nous sommes dans la dernière ligne droite avant les élections, nous avons eu l’enrôlement des électeurs, puis le dépôt des candidatures, et, à 90 %, tout s’est passé normalement. La campagne a commencé dans le calme et cette absence d’incidents traduit aussi la maturité politique de la population… Reste le défi de la sécurisation le jour même du vote. Après le 23 décembre, il n’y aura plus qu’à attendre les résultats. Je crois que tout va bien se passer». A l’étranger, on s’interroge sur la volonté du Congo d’organiser seul ces élections, de se passer de la Monusco – la mission de l’ONU –, qui avait déjà mobilisé des avions pour vous aider.  «Tout simplement parce que nous ne sommes pas des mendiants. Le Congo, certes, a des problèmes, mais c’est aussi un pays d’hommes et de femmes dignes. Les pays voisins, eux non plus, ne sollicitent pas l’appui de la Monusco… Si celle-ci a des avions disponibles, elle peut certainement en faire bon usage. Je l’ai expliqué à la représentante du secrétaire général de l’ONU. Nous avons pris l’option d’organiser les élections nous-mêmes, ce qui nous coûte cher, mais c’est une question d’indépendance, de souveraineté…». Cependant, l’absence d’observateurs internationaux peut poser problème. Leur présence est un aussi gage de crédibilité… Les observateurs seront là : il y aura plus de 40.000 observateurs nationaux, qui ont déjà été formés dans ce but, et aussi les témoins des partis politiques. En plus, il y aura des observateurs de la région, de la SADC (Communauté de développement des Etats d’Afrique australe), de l’Union africaine, de la Communauté des Etats d’Afrique centrale (CCEAC), de l’Organisation internationale de la Francophonie… Il est vrai aussi qu’il n’y aura pas d’observateurs envoyés par l’Union européenne ou les Etats-Unis. Pourquoi devrait-on les inviter ? Je considère que ces pays ont déjà préparé leur rapport avant même le jour du vote ! L’important, ce sera surtout l’observation par les Congolais eux-mêmes… 

Colette Braeckman :Que de temps passé depuis notre première rencontre, peu de temps après l’assassinat de votre père… Quel est le bilan de toutes ces années ? 

Joseph Kabila Kabange : Je m’en souviens, nous nous étions rencontrés à la Cité de l’Union africaine… La période écoulée peut se diviser en trois étapes. Durant la première, de 2001 à 2006, la priorité des priorités était la stabilisation du pays, sa pacification et l’organisation d’élections libres. C’était la promesse, le défi… Nous avions réussi à stabiliser la situation politique et sécuritaire, mais aussi économique. La deuxième phase, c’est la période qui va de 2006 à 2011. Nous avions pour objectif de stabiliser davantage et d’amorcer la reconstruction et la plupart des nouvelles infrastructures ont été construites alors. A cette période, nous avons aussi été confrontés à diverses rébellions, dans l’Equateur, au Kivu… De 2012 jusqu’aujourd’hui, nous avons tenté de poursuivre la modernisation, la stabilisation, d’engager des réformes. Des nouvelles lois ont été adoptées concernant l’organisation du territoire, le découpage nous a fait passer de 11 à 26 provinces. Le challenge, c’est aussi d’organiser le troisième cycle des élections… On a connu des hauts et des bas, mais l’essentiel, c’est d’être à la veille des élections. On pourrait écrire plusieurs livres sur ce long, ce si long voyage, qui n’est d’ailleurs pas fini. 

Colette Braeckman : Puisque le chemin est encore long, n’est-il pas difficile de céder la place ? 

Joseph Kabila Kabange : Ce qui me surprend, c’est que ma décision ait pu surprendre : j’ai fait ce que j’avais toujours dit. Jamais, ni en privé ni en public ou en aparté avec un autre chef d’Etat, je n’ai exprimé autre chose. J’ai toujours été constant. Rappelez-vous qu’un jour, à Matadi, je vous avais dit que j’étais au service de mon pays et que j’allais le rester toujours. L’œuvre de reconstruction de ce pays, de consolidation de la paix, c’est un travail de longue haleine, proposé à 80 millions de Congolais et pas seulement à M. Kabila… Même si Dieu devait nous donner deux ou trois vies, il y aurait de quoi les remplir. 

Colette Braeckman : D’ici quelques semaines, redevenu simple citoyen, vous allez donc rester au service de votre pays ? Que pensez-vous faire ? 

Joseph Kabila Kabange : En tout cas, je ne songe pas à aller en vacances aux Bahamas, ni même en Espagne, à Dubaï ou ailleurs. Ce que je pense faire ? J’avoue que je ne me suis pas encore posé la question. Blague à part : je resterai certainement dans mon pays, où je vais m’occuper de beaucoup de choses. 

Colette Braeckman : Vous avez la réputation d’aimer la nature. 

Joseph Kabila Kabange : Je suis passionné par la nature mais surtout par la protection de l’environnement. Je vais continuer, en tant que citoyen. Il y a tellement de travail dans ce domaine. Je vais aussi m’occuper de mes fermes – au début, il n’y avait que quelques paillotes et il reste beaucoup à faire. 

Colette Braeckman : Quel que soit votre successeur, vous allez certainement lui donner des conseils… 

Joseph Kabila Kabange : Cela dépend. S’il a besoin de mes conseils, je serai toujours là, volontiers. Mon successeur, quel qu’il soit, aura non seulement besoin de l’ancien président, mais surtout besoin de dignité. Besoin de la participation des 80 millions de Congolais au pays et de tous ceux qui sont dans la diaspora, afin d’aller de l’avant dans la reconstruction du Congo. 

Colette Braeckman : Est-ce dans cet esprit que vous avez créé le grand rassemblement appelé FCC, Front commun congolais ? 

Joseph Kabila Kabange : Le FCC, c’est une idée qui date du lendemain des élections de 2006, j’étais conscient du fait que tous les Congolais devaient cheminer ensemble. A l’époque, j’avais fait appel à Jean-Pierre (Bemba), mon ancien vice-président, et même nos amis de l’UDPS, pour que nous travaillions ensemble. Pour relever les défis de la paix, de la reconstruction, de la sécurité, de la stabilité, je pense qu’il faut que tout le monde s’implique. C’est pourquoi, l’an dernier, après les accords de la saint-Sylvestre (31 décembre 2016), où plusieurs partis d’opposition étaient entrés dans le gouvernement, je leur avais posé la question : après avoir travaillé ensemble depuis une année, allons-nous aller aux élections en tant que frères et sœurs ou en tant qu’ennemis ? Cette réflexion a abouti à la création des FCC, on y soutient un même candidat, un même programme de reconstruction économique… 

Colette Braeckman : Cette vaste plateforme ressemblerait-elle à un début de parti unique ? 

Joseph Kabila Kabange : Je ne crois pas, il y a plusieurs tendances au sein des FCC, les libéraux, les socialistes, d’autres… D’ailleurs, au lieu d’avoir 600 partis politiques, je crois préférable d’avoir de grands ensembles, avec un total de quatre à cinq partis politiques qui transcendent les régions, les ethnies… Si les autres se regroupent aussi, c’est une bonne tendance.

Colette Braeckman : C’est ce qui avait été tenté lors de la réunion de l’opposition à Genève, même si la tentative a échoué. 

Joseph Kabila Kabange : La question n’est pas l’échec, mais ce qui était à la base de cette initiative et avec quel objectif… On peut espérer que, d’ici le 23 décembre, ils soient toujours ensemble. Qu’après cette date, le gagnant fasse appel à tout le monde et que le perdant accepte d’avoir perdu. 

Colette Braeckman : D’aucuns estiment que les promesses de décrispation du climat politique n’ont pas été tenues et rappellent qu’il y a toujours des prisonniers politiques. 

Joseph Kabila Kabange : Je ne veux pas discuter des affaires qui relèvent strictement de la justice mais, à ma connaissance, il n’y a pas de détenu strictement « politique ». S’il y a des problèmes au niveau de la justice, c’est là qu’il faut intervenir, mais moi je ne le peux pas… Nous avons un ex-gouverneur arrêté pour viol, des généraux en prison pour la même raison. Etre en politique ne permet pas d’être libéré face à ce type de charges. 

Colette Braeckman : Il y a aussi d’autres détenus, comme Carbone Beni, un militant activiste de Lucha, ou des prisonniers plus anciens, accusés d’avoir été impliqués dans l’assassinat de votre père en 2001. Tout cela n’est pas clair. 

Joseph Kabila Kabange : A propos de ceux qui ont été arrêtés après la mort de mon père, je ne ferai pas de commentaire, car cela me concerne personnellement. Pour les autres, la situation doit être traitée au cas par cas, mais on ne peut pas exiger qu’on libère tout le monde. 

Colette Braeckman, journal « Le Soir », 1erdécembre 2018

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